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EEMNI - 13.12.2004   Retour à l'aperçu

Soudan: les femmes soudanaises luttent contre la violence dans un pays déchiré par la guerre: “nous méritons de vivre dans la dignité!”

[Credits] par Henrike Müller (*)

"Où est Dieu? Il a créé les êtres humains à son image. Pourquoi donc cette image de Dieu est-elle violée chez les femmes ?" s’interroge Joy Kwaje, une chrétienne du Soudan, pays «en guerre depuis trois générations", où la violence est, pour la femme, un problème existentiel. "Nous voulons que les gens entendent le cri de douleur des Soudanaises", ajoute-t-elle.


Joy Kwaje, coordinatrice du programme "Femmes" du Conseil des Eglises du Soudan (SCC), est intervenue le 25 novembre 2004 au Centre oecuménique, à Genève, lors du lancement de la campagne mondiale du Conseil oecuménique des Eglises intitulée Sur les ailes d’une colombe, qui lutte contre la violence dont sont victimes les femmes et les enfants. Dans l’entretien présenté ci-après, elle parle de ce que les Eglises et les femmes du Soudan font pour vaincre la violence et oeuvrer pour la paix.

Que font les Eglises de votre pays face à la violence contre les femmes et les enfants ?

Dans mon pays, des millions de femmes et d’enfants sont victimes de violence au foyer, de violations de leurs droits humains et du VIH/sida. Mais l’Eglise ne parle pas beaucoup de la violence au foyer. Dans la plupart des cas, sauf quand ils sont particulièrement graves, ni les Eglises, ni la police n’en sont informées. Je pense que cela tient à notre culture. Nous, les femmes, ce sont des choses dont nous avons besoin de parler, de raconter à nos Eglises et au mouvement oecuménique.

Comment faites-vous ?

Lorsque nous organisons des ateliers, nous invitons des dirigeants de nos Eglises ; ils assistent à la plupart de nos ateliers et de nos conférences. Je pense que c’est la meilleure manière de procéder : nous ne nous battons contre personne. Nous nous contentons de nous réunir et de faire quelque chose pour améliorer le dialogue. C’est en 1998 que nous avons vraiment déclaré que la violence contre les femmes était un problème de notre temps.

Que font les groupes locaux dépendant des Eglises pour améliorer la situation des femmes au Soudan ?

Surtout, nous resserrons les liens entre nous : les chrétiennes se rassemblent, font des études bibliques et prient ensemble. Lorsqu’elles sont ensemble, elles définissent leurs problèmes et elles demandent au Conseil des Eglises du Soudan de les aider à organiser des ateliers sur ces sujets. En ce moment, par exemple, les femmes s’informent sur les questions relatives à la paix ; elles ont demandé des ateliers sur l’édification de la paix, les droits humains, la violence contre les femmes, et aussi sur l’accession des femmes à des fonctions dirigeantes dans l’Eglise.

Le Conseil des Eglises du Soudan s’occupe des questions dont les femmes ne sont pas en mesure de traiter, par exemple des campagnes de sensibilisation à la paix ou de la formation aux droits des enfants ou aux droits humains. Soit nous demandons aux gens de nous aider, soit nous le faisons nous-mêmes.

Au Soudan, le rôle des femmes a changé. Elles ont été confrontées à la guerre et, souvent, ce sont elles qui font vivre la famille. Où trouvent-elles la force de supporter cette situation ?

C’est difficile à dire. Mais quand la situation est désespérée, quand il n’y a personne sur qui on puisse s’appuyer, on commence à devenir plus fortes pour soutenir les autres. Même pour les personnes déplacées, les réfugiés, il y a des choses concrètes à faire. Les femmes doivent trouver de la nourriture. Lorsque leurs enfants sont malades, elles doivent les emmener à l’hôpital. Elles doivent les amener à l’école. Ce sont des choses dont elles sont bien obligées de se charger parce que personne ne le fera à leur place.

A Khartoum, les femmes avaient coutume de fabriquer de la bière pour gagner un peu d’argent. Maintenant, elles savent que, à cause de cela, on peut les mettre en prison et leur enlever leurs enfants. Alors elles organisent des cours de formation pour apprendre d’autres métiers rentables. Elles ont aussi créé des organisations féminines, par exemple dans les domaines du maintien de la paix ou du développement. Cela leur permet de s’informer sur ce qui se passe au niveau politique. Voilà, je crois, comment nous trouvons notre identité.

Quelle est la réaction des Eglises ?

Elles n’ont pas réagi publiquement, elles se contentent d’accepter les choses. Par exemple, on trouve maintenant plus de femmes dans les conseils paroissiaux. Les Eglises commencent à s’ouvrir. Et les femmes commencent aussi à assumer des responsabilités, dans les Eglises, pour les questions qui les concernent : l’Union des mères de famille, la Communauté des femmes chrétiennes et d’autres groupes de ce genre. Pour l’instant, les Eglises ne considèrent pas cela comme une menace… mais cela pourrait arriver.

Dans les Eglises, les femmes n’occupent pas de responsabilités à un niveau élevé. Il y a très peu de femmes au Comité exécutif du Conseil des Eglises du Soudan (SCC) – deux sur vingt membres seulement. A l’heure actuelle, le problème sur lequel nous nous battons est celui de l’ordination des femmes. Sur les douze Eglises membres du SCC, deux seulement ont accepté l’ordination des femmes.

Les Soudanaises elles-mêmes disent que la guerre leur a appris la coopération par-delà les frontières traditionnelles telles que le sexe, la tribu ou la religion. Quelle est l’importance de la coopération oecuménique entre femmes au Soudan ?

Les relations oecuméniques sont très fortes. Des femmes appartenant à différentes Eglises membres du SCC font beaucoup de choses ensemble : elles organisent des ateliers, elles constituent des groupes oecuméniques pour visiter leurs soeurs en prison. Si nous organisons des conférences sous l’égide du Conseil des Eglises du Soudan, nous y faisons participer des femmes de différentes Eglises. Les Eglises du Soudan sont composées de membres issus de différentes tribus, parlant des langues différentes ; chez les femmes, l’esprit oecuménique est très fort, il ne tient pas compte des frontières tribales.

Qu’en est-il de la coopération entre religions ?

Nous avons même appris à coopérer par-delà les frontières des religions, particulièrement avec nos soeurs musulmanes. Quand on me demande : "Comment faites-vous ? ", je réponds : " Nous n’appelons pas cela un dialogue entre religions. Nous nous contentons d’agir ensemble. " Par exemple, dans notre réseau pour la paix, nous parlons de paix, pas de notre religion. Cela a eu un impact très fort. Lorsque s’est posé le problème du Darfour, nous avons commencé à organiser des réunions avec des femmes du Darfour. Nous avons organisé un séminaire sur les questions de paix, et nous avons prié ensemble. Personne n’appelle cela un dialogue islamo-chrétien. Ce fut juste une réunion de travail.

Comment la communauté oecuménique mondiale a-t-elle contribué à améliorer la vie des femmes au Soudan ?

Le COE soutient le Soudan, en particulier pour ce qui concerne la paix, depuis les années 1970. Le COE a contribué à mettre fin à la première guerre. Ce qui manquait, c’étaient des signes concrets de ce soutien : par exemple, pendant longtemps, aucun représentant du COE n’est venu nous voir, jusqu’à l’été dernier. Mais lorsqu’enfin une délégation est venue [une délégation oecuménique de femmes organisée par le COE et la Conférence des Eglises de toute l’Afrique (CETA) est venue visiter des Eglises, des centres communautaires et des groupes de femmes à Khartoum et dans ses environs du 29 juin au 9 juillet 2004], elle ne s’est pas laissée arrêter par ce qui nous divise : elle a rendu visite à des Eglises chrétiennes aussi bien qu’à des femmes du Darfour. Je pense que le COE nous a apporté le soutien nécessaire pour intensifier notre travail.

Le Soudan attend encore que s’établisse une paix durable. Quelles sont les principales choses que les Eglises du monde devraient maintenant faire pour accompagner le Soudan dans cette direction ?

Le COE et la CETA ont soutenu les Eglises du Soudan au cours de la difficile période de la guerre, ils les ont accompagnées par leur travail de sensibilisation à la paix. Il faut qu’ils continuent à agir ainsi parce qu’il reste encore beaucoup à faire. Nous entrons dans une ère de paix – quelque chose que nous n’avons jamais connu. Notre pays est en guerre depuis trois générations ; il va donc falloir renforcer la démocratie et un bon mode de gouvernement. Nous avons besoin que les Eglises accompagnent les gens et le pays sur le chemin d’une paix durable en mettant à leur disposition des experts, en leur enseignant ce qu’est la démocratie, comment gouverner de façon appropriée et responsable.

Lorsque la paix sera signée, commencera alors une période de retour dans les foyers et de reconstruction. Pour tout cela, je pense que nous aurons besoin d’être soutenus par le mouvement oecuménique.

Que peuvent faire les Eglises et les organisations non gouvernementales pour améliorer la situation des femmes ?

Des organisations non gouvernementales et des institutions liées aux Eglises ont soutenu et continuent à soutenir la plupart des programmes et des activités des femmes. Elles savent d’où ces femmes viennent, et elles savent qu’elles ont besoin d’une société civile forte. En cette période d’après-guerre, le gouvernement va avoir beaucoup à faire pour reconstruire tout le pays. Il se peut donc que les femmes ne soient pas soutenues par le gouvernement et qu’elles aient besoin de continuer à compter sur les Eglises et les ONG.

Quelle est l’importance de la dimension spirituelle dans ce que vous faites ?

Cette dimension est très importante. Parfois, lorsque je considère ce qui se passe dans mon pays, je me demande : Où est Dieu ? Il a créé les êtres humains à son image. Pourquoi donc cette image de Dieu est-elle violée chez les femmes ? Mais alors, ma foi me dit : Oui, il y a un seul Dieu. C’est cette foi fondamentale en le Dieu unique qui nous fait dire au monde que la violence contre les femmes est un mal, un péché, et que nous devons le confesser. Malgré la violence dont les femmes sont victimes, nous sommes créées à l’image de Dieu et nous méritons de vivre une vie dans la dignité.

Nous avons aussi commencé à parler de réconciliation parce que nous pensons que la paix est fragile : si nous ne parlons pas de réconciliation, les conflits risquent de renaître entre les communautés. Nous pensons que le seul chemin qui mène à une paix durable, c’est la réconciliation et la guérison de notre communauté, la guérison des gens, la guérison de notre pays.

D’après votre expérience, quel conseil ou quelles suggestions pouvez-vous proposer pour soutenir des communautés chrétiennes d’autres pays qui combattent la violence contre les femmes ?

Je ne crois pas avoir de conseil à donner. Pour moi, ce qui est important, c’est ce que nous avons appris du passé et que transmettons à la prochaine génération. Par le passé, nous savions que des gens luttaient contre la violence, et ce qu’ils ont fait a inspiré ce que nous faisons actuellement contre la violence, comme la campagne Sur les ailes d’une colombe.

Cette inspiration devrait être transmise à la génération suivante. Elle devrait nous inciter à travailler plus dur pour faire en sorte que nos enfants ne subissent pas ce que nos grands-mères ont subi. Voilà quelque chose à quoi nous devons continuer à travailler : que le monde devienne meilleur pour nous tous.

(*) Henrike Müller est vicaire de l’Eglise évangélique luthérienne du Hanovre (Allemagne). Elle travaille actuellement au Conseil Oecuménique des Eglises, au Bureau des relations avec les médias.


Source: Conseil oecuménique des Eglises (COE)

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