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EEMNI - 23.06.2003   Retour à l'aperçu

Un laboratoire de la vie oecuménique: le Cycle universitaire d'études oecuméniques de Bossey fête ses 50 ans

[Credits] Si les pierres de la vieille tour de Bossey pouvaient parler, elles auraient bien des histoires à raconter: celle des moines cisterciens qui cultivaient leurs vignes en ces lieux au 12e siècle, celle de la famille bourgeoise qui construisit la maison de maîtres actuelle au début du 18e siècle, ou encore celle des gens qui, au début du 19e siècle, en firent un centre d'échanges culturels.

De par le monde, il y a des milliers d'histoires sur Bossey que pourraient raconter tous ceux et celles qui, depuis la création de l'Institut en 1946 et celle de son Cycle universitaire en 1952/53, ont vécu entre ces murs. Pour eux, «Bossey» n'est pas seulement un site superbe proche de Genève, face au lac et aux alpes suisses et françaises. Ce dont ils se souviennent avant tout, ce sont les gens, venus des cultures et des confessions chrétiennes les plus diverses, qui ont séjourné à Bossey et qui, de nos jours encore, sont inspirés par une vision commune. Pour toutes ces personnes, Bossey, et plus particulièrement son Cycle universitaire, a été, au sens propre du terme, une «pépinière», un «séminaire» - le jardin qui a vu se développer de nombreux responsables oecuméniques et l'esprit de l'oikoumene.

Il y a 50 ans, lorsque les étudiants du premier Cycle universitaire achevèrent leurs études, l'Institut oecuménique avait déjà derrière lui sept ans d'intenses activités de pionnier. Hendrik Kraemer et Suzanne de Diétrich, qui constituaient sa première équipe directrice, avaient mis l'accent sur la formation des laïcs. Ils entendaient aider des responsables de jeunesse, des enseignants, des assistants sociaux, des médecins, des représentants de l'industrie, de la politique et des arts à vivre leur vocation chrétienne dans leur travail professionnel quotidien. Les thèmes des grandes controverses de l'après-guerre - la menace nucléaire, l'avenir de la famille, le sens de l'Histoire - faisaient l'objet de colloques interdisciplinaires.

Pendant cette première période, les participants, venus surtout des pays d'Europe dévastés par la guerre et d'Amérique du Nord, représentaient surtout les dénominations protestantes. Mais, très tôt, des experts issus des traditions orthodoxe et catholique romaine ainsi que des professeurs de l'hémisphère Sud imprimèrent aussi leur marque sur Bossey.

De l'affrontement à la réconciliation

A Bossey, les réunions peuvent être tantôt traumatisantes, tantôt salutaires. Je n'oublierai jamais un cours pour responsables de jeunesse, dans les premières années de l'Institut. Le château n'était pas encore adapté à sa nouvelle affectation. Chaque jour, entre les cours, nous devions travailler dur pour assurer l'intendance. Notre groupe se composait en majorité de prisonniers de guerre récemment libérés, de réfugiés qui avaient connu les camps et de volontaires d'organisations de secours, et beaucoup souffraient encore des séquelles physiques et mentales de la guerre. Pour la plupart d'entre nous, c'était la première rencontre par-delà des frontières nationales qui étaient demeurées fermées pendant une décennie, et aussi la première fois que nous nous trouvions face à face avec d'anciens ennemis.

Pendant quelques jours, nous avons étudié, travaillé et mangé sans nous rapprocher réellement et sans nous familiariser avec les traditions religieuses des autres. Puis ce fut l'explosion: les frustrations, les blessures secrètes, la colère et les ressentiments profonds s'exprimèrent dans de terribles accusations réciproques. Mais tandis que nous continuions néanmoins à étudier la Bible et à discuter des problèmes de l'après-guerre, les prophètes de l'Ancien Testament commencèrent à nous interpeller de leur autorité. Un processus douloureux de confession et de réconciliation mutuelles se mit en place, débouchant sur des cultes communs et une véritable expérience de la Pentecôte.

Toutes les rencontres de Bossey ne laissent pas des marques aussi profondes, mais bien des anciens étudiants du Cycle universitaire pourraient citer des moments vécus au cours de leur semestre qui ont changé leur vie. Par exemple, pendant l'apartheid, alors que des Sud-Africains blancs et noirs étudiaient ensemble à Bossey, chaque membre de cette communauté d'apprentissage, au cours de son semestre, ressentit la souffrance du racisme et dut lutter pour trouver la guérison .

Pourquoi ajouter un Cycle universitaire de 4 ou 5 mois à un programme annuel déjà bien rempli?

Vers 1950, le nombre de ceux et celles qui souhaitaient suivre les cours d'été pour étudiants en théologie, pasteurs et missionnaires commença à augmenter. Le mouvement oecuménique prenait de l'ampleur, notamment à la suite de la création du Conseil Oecuménique des Eglises (COE) en 1948. Il existait un besoin évident de formation oecuménique, et un grand désir de l'acquérir, alors que cette tâche n'était pas assumée par les établissements de formation théologique existants.

C'est ainsi que Bossey, avec la Faculté de théologie de Genève, reprit une proposition formulée 25 ans auparavant par Adolf Keller, professeur à l'Université de Genève, qui, dans les années 1920, avait effectué de longues visites aux Eglises d'Amérique du Nord et d'Europe pour organiser les activités d'entraide des Eglises. Constatant combien celles-ci se connaissaient mal les unes les autres et combien elles étaient mal préparées à accomplir une mission sacerdotale et prophétique de témoignage et de réconciliation dans un monde déchiré par la guerre, il avait proposé la création d'un «centre de formation permanent offrant un cycle universitaire d'études oecuméniques à des étudiants en résidence».

Cela se passait en 1928. Les plans de cette réalisation se poursuivirent malgré l'effondrement de l'économie mondiale dans les années 1930. Un premier cours oecuménique d'été fut organisé à l'Université de Genève en 1934, suivi par des étudiants en théologie protestants et orthodoxes et de jeunes enseignants de théologie d'Europe et d'Amérique. Ce cours, donné en français, anglais et allemand, était financé en partie par Keller lui-même. Ces séminaires genevois, qui réunirent jusqu'à 100 participants, se poursuivirent durant les années suivantes et attirèrent des professeurs aussi éminents que Karl Barth, Reinhold Niebuhr, Stephan Zankov et Toyohiko Kagawa.

Mais la guerre imminente mit fin à l'entreprise, et le projet de centre de formation oecuménique en résidence fut mis en veilleuse. Finalement, ce ne fut qu'en 1952/53 que ce rêve se réalisa. Et depuis cette date, Bossey s'ouvre, d'octobre à février, aux étudiants du Cycle universitaire.

50 ans d'expériences «à risque»

Il faudrait bien des pages pour relater, même succinctement, cette aventure de 50 années. En bref, le programme du Cycle universitaire offre des études bibliques communes, une introduction à l'histoire du mouvement oecuménique, et une présentation des grandes familles confessionnelles, notamment orthodoxes. En outre, on traite chaque semestre d'un problème d'actualité, soit dans le monde, soit dans le mouvement oecuménique, en se référant souvent aux études et programmes en cours au COE. Parmi ces thèmes, on peut citer par exemple l'Eglise dans le monde technologique; l'Eglise, l'Etat et le pouvoir; l'Evangile et la culture; le dialogue avec les religions de notre temps.

On n'a jamais cessé d'expérimenter - pas toujours avec succès - pour rechercher le «programme idéal» du Cycle universitaire, que ce soit du point de vue du contenu, de la durée ou de la conception. Ne devrait-on accepter que des étudiant(e)s en théologie? Faudrait-il deux trimestres plutôt qu'un semestre? Un travail «sur le terrain» devrait-il être rattaché aux cours en résidence? (En ce qui concerne le programme actuel, on peut consulter le site de Bossey http://www.wcc-coe.org/bossey/index-f.html, qui donne des renseignements sur le semestre de base, le diplôme d'études approfondies et le programme de doctorat.)

Pour avoir participé à une vingtaine de semestres - en qualité d'étudiant, de directeur et d'expert -, je peux affirmer qu'il n'y a pas deux Cycles universitaires semblables. Par rapport aux premières années, l'origine culturelle et confessionnelle des étudiants et du corps professoral permanent est beaucoup plus diverse. Des penseurs originaux et des prophètes de notre temps continuent à être invités pour donner des cours. Les liens avec l'Université de Genève sont beaucoup plus structurés et, depuis la fin des années 1970, la plupart des semestres comportent également une semaine d'étude à Rome, fort instructive.

Malgré tous les efforts de préparation et de planification, chaque semestre, dans ce laboratoire oecuménique, constitue une expérience «à risque», tant pour les enseignants que pour les étudiants. Souvent, ce n'est pas le programme qui imprime sa marque au cycle, mais l'origine et l'interaction des participants, ainsi que les événements en cours dans leurs sociétés et leurs Eglises.

Certaines questions et expériences fondamentales demeurent. Comment, dans cette communauté d'apprentissage en résidence temporaire, trouver le bon équilibre entre l'enseignement universitaire, les échanges d'expériences et l'enrichissement spirituel collectif et individuel? Comment des femmes et des hommes venus d'horizons et de milieux sociopolitiques si divers, riches d'expériences économiques et universitaires bien différentes et marqués par leurs traditions et spiritualités propres - protestantes, orthodoxes, catholiques romaines et pentecôtistes - peuvent-ils envisager de s'écouter mutuellement et d'apprendre les uns des autres?

L'anglais est devenu la principale langue d'étude et de communication, ce qui signifie que la plupart des professeurs et des étudiants doivent se faire comprendre dans ce qui est pour eux la deuxième ou la troisième langue étrangère. Quant aux anglophones, ils doivent apprendre à comprendre et à parler «l'anglais oecuménique». Ce handicap linguistique partagé par tous constitue un excellent exercice d'ascétisme pour des théologiens qui ont souvent tendance à se montrer prolixes!

Quand, après un premier temps de surprise et de réserve polie, une vie communautaire intense se développe, des tensions confessionnelles et théologiques apparaissent, et il s'agit alors d'affronter et de dépasser les conflits. Des préjugés, en général inconscients, sont révélés et mis en question, tout comme le sont certaines vérités partielles, défendues avec acharnement et dont on croit qu'elles sont la vérité entière.

Entre ces affrontements parfois tendus, les repas en commun, les fêtes joyeuses, les parties de volley-ball et les discussions jusque tard dans la nuit deviennent autant d'occasions de réconciliation. Des notions abstraites telles que «les Asiatiques», «les orthodoxes», «les féministes» font peu à peu place à des visages et à des personnes, qui inspirent souvent une grande affection. C'est pourquoi il est d'autant plus douloureux que jusqu'à ce jour tous ne puissent pas participer à la même eucharistie. Pourtant, en fin de compte et grâce à cette communauté vécue, la plupart des participants feront une place spéciale, dans leur mémoire, à l'exquise chapelle de Bossey plutôt qu'à l'auditoire ou à la bibliothèque.

Si l'oikoumene doit découvrir et former les nouveaux responsables qui assureront sa prospérité et sa croissance, une «pépinière» ou un «séminaire» comme le Cycle universitaire est indispensable. Pour que le travail se poursuive dans ces bâtiments - rénovés et parfaitement équipés -, la première condition sera d'assurer chaque semestre la diversité de la provenance géographique et confessionnelle des étudiants en offrant suffisamment de bourses. L'interaction fructueuse entre les colloques de l'Institut, interdisciplinaires et ouverts sur le monde, et le Cycle universitaire doit être maintenue. Enfin, la présence d'un corps professoral permanent doté de la liberté et du courage nécessaires pour risquer des expériences demeure la condition sine qua non de ces activités de pionnier qui ont toujours été la marque distinctive de Bossey.

La première rencontre de Hans-Ruedi Weber et de Bossey a eu lieu en 1948, à l'occasion d'une conférence des responsables de jeunesse. Six ans plus tard, il étudiait au Cycle universitaire et ses relations avec l'Institut se poursuivirent tout au long de ses activités au COE en qualité de directeur du Secrétariat des laïcs, directeur associé de Bossey et directeur des Etudes bibliques du Conseil. Depuis sa retraite en 1988, il continue à soutenir les activités de Bossey en offrant ses services d'expert.

Hans-Ruedi Weber

19 juin 2003


Source: Conseil oecuménique des Eglises (COE)

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